Pierre Dumazeau : "J'aimerais faire un tome 2 car il serait déjà bien nourri !"

Pierre dumazeau

Journaliste politique chevronné, Pierre Dumazeau fait le bilan de l'an I du Macronisme dans "La République en panne", un livre critique et très intéressant sur lequel nous avons décidé de l'interroger  en plein mouvement des Gilets Jaunes. 

 

Pierre Dumazeau

 

La République en panne est votre nouveau livre. Au début vous parlez des débuts du « nouveau monde ». Aujourd'hui, qu'en reste t-il ?

Peu de choses. Justement, ce nouveau monde du début de quinquennat, Emmanuel Macron lui même s'est rendu compte que cela ne marchait pas notamment au niveau de l'Assemblée Nationale. C'est pour cela qu'il y a eu un changement de méthode avec une parole dans le groupe parlementaire En Marche beaucoup plus contrôlée, pour que les nouveaux députés « ne partent pas dans tous les sens » et avec Richard Ferrand, l'ancien président de groupe pour essayer de contrôler le tout. Le nouveau monde est arrivé un peu amateur. Ils ont donc essayé de corriger cette image là, sauf que c'est très compliqué à faire ! Je rappelle qu'il n'y a eu que un an de mandat, c'est très très peu. Donc ce qu'il reste de ce nouveau monde, c'est une tentative d'image plus lisse et plus contrôlée. Cela ne marche pas à tous les coups, mais ils ont essayé.

Ce livre revient notamment sur l'une des premières crises du quinquennat Macron, l'Affaire Benalla. Le tome 2 sera sur les gilets jaunes ?

Je ne sais pas si il y aura un tome 2 (Rires!) ! Mais j'aimerais bien qu'il y ait un tome 2 pour être honnête. Il y a tellement à dire depuis l'arrêt de l'écriture. J'ai arrêté de l'écrire mi août donc une fois l'affaire Benalla bien développée et après les premières auditions au Sénat. Mais il y a eu dans le désordre et j'en oublie, la démission de Nicolas Hulot sur laquelle il y aurait beaucoup à écrire, les Gilets Jaunes, Gérard Collomb et sa démission... J'aimerais faire un tome 2 car il serait déjà bien nourri en quelques mois. C'est assez vertigineux la succession des affaires et des troubles. Pour le pays j'aurais aimé qu'il n'y ai pas de tome 2 !

Nous assistons à la chute de Macron avec la succession de ces événements ?

En tout cas nous assistons à une impasse politique dans le sens où la méthode Macron ne marche plus. On s'en aperçoit avec les Gilets Jaunes. Et une impasse institutionnelle dans le sens où les politiques dans leur ensemble sont contestés et l'Assemblée Nationale est contestée. C'est pour cela que le mouvement des Gilets Jaunes est assez insaisissable. Il est apolitique, pas capté par un syndicat. Personne n'arrive à le « récupérer politiquement » même si je n'aime pas cette expression. Aucun politique d'opposition n'arrive à se faire le porte voix des Gilets Jaunes, justement parce qu'ils en ont marre, des politiques de tous bords. Cela va bien au delà de la hausse des prix de l'essence. Ce mouvement est donc à mon avis inscrit dans le temps et c'est pour cela qu'il est assez dangereux pour Macron. Cela montre donc deux essoufflements. Un essoufflement politique. Emmanuel Macron lui personnellement ne trouve pas de second souffle à son quinquennat et je rappelle qu'il reste encore 4 ans, donc c'est très long. Et l'opposition ne trouve pas de second souffle non plus, car personne ne l'incarne aujourd'hui.

Justement, dimanche soir, Jean-Luc Mélenchon tenait des propos très mesurés (pour une fois!). Il réclame des débats parlementaire ou alors une dissolution de l'Assemblée Nationale (contrairement à François Ruffin qui réclame la démission d'Emmanuel Macron). Serait-il en train de se positionner pour une alternance ?

Effectivement je les ai trouvé plus mesurés que d'habitude. Il a peut-être vu aussi que la surenchère et l'outrance ne rapportaient pas électoralement. Jean-Luc Mélenchon, je ne sais pas si il essaye de se positionner, ou tenter de récupérer. C'est très difficile pour les politiques. Si ils vont trop, ils sont accusés de récupération politique, mais si ils n'y vont pas, nous nous demandons où ils sont. C'est ce juste milieu qui est très compliqué à trouver, tous bords confondus. Jean-Luc Mélenchon avec des propos plus mesurés essaie de trouver cet équilibre qui est très compliqué à trouver et je pense qu'il ne l'a pas encore trouvé.

Dans votre livre, vous évoquez le « mépris du contre pouvoir ». C'est l'origine de la colère des Gilets Jaunes ?

Je pense que la colère des Gilets Jaunes elle est multiple. Pour répondre sur le « mépris des contre pouvoirs », Emmanuel Macron a méprisé l'Assemblée Nationale, c'est une certitude. Il n'a jamais été parlementaire. Il ne sait pas comment cela fonctionne. Ce n'est pas un reproche. Il pensait que l'Assemblée allait être une chambre d'enregistrement de ses lois parce qu'il avait une majorité absolu. Or il s'est rendu compte que cela ne fonctionnait pas ainsi. Jusqu'à preuve du contraire il y avait une opposition. Je trouve qu'il y a eu un mépris du pouvoir judiciaire, lorsque Nicole Belloubet (Ministre de la Justice) s'est quasiment faite la porte parole d'Alexandre Benalla, quand Emmanuel Macron a appelé le Président du Sénat pour se plaindre de la teneur des auditions, c'est extrêmement grave ! Il n'y a plus de séparation des pouvoirs dans ce cas là. Ce coup de fil à mon sens est extrêmement grave. Et il y a aussi un mépris de la presse qui est le quatrième contre pouvoir, car nous savons que cela se passe mal entre les journalistes et l'Elysée. Ce n'est un secret pour personne. Donc la colère des Gilets Jaunes est multiple. Il y a ces facteurs évoqués précédemment mais Emmanuel Macron n'est pas le seul responsable de la colère des Gilets Jaunes. Pour moi, cette colère remonte à bien plus longtemps. Entre cette France des territoires, souvent méprisée et la France de Paris, la France des décideurs. Il y a eu un mépris des régions de la part d'une grande partie de la classe politique qui se paye aujourd'hui. C'est la raison pour laquelle je pense que cette colère va durer car elle extrêmement profonde. C'est comme une cocotte minute qui monte depuis une dizaine, une quinzaine d'années et qui aujourd'hui, l'élément déclencheur c'est l'augmentation des prix de l'essence. C'est la goutte de trop. Il s'avère que c'est sous le quinquennat de Macron. Mais cela aurait pu être sous le quinquennat de François Hollande, c'est pas exclu non plus. Donc oui Emmanuel Macron a une part de responsabilité mais ce n'est pas le seul.

Vous l'évoquiez, Emmanuel Macron a une relation ambiguë avec la presse. Est-ce qu'il vous complique la tâche ?

Cela n'a jamais été très simple de travailler avec l’Élysée. Moi avec mon parcours à Valeurs Actuelles, encore plus. Nous travaillions mieux sous François Hollande. Il y a beaucoup de confrères qui le disent et qui le pensent. Nous avons vu le déménagement de la salle de presse en dehors de l'Elysée, est un signe de ce que pense le chef d’État des journalistes.

Peut-on faire un lien entre ces signes de défiance du pouvoir face à la presse et les agressions que subissent depuis quelques jours les journalistes face au mouvement des Gilets Jaunes. N'avons nous pas légitimé cette violence ?

Je crois que ce serait aller trop loin. Cependant, au delà du fait que cela soit odieux et inacceptable, il y a beaucoup de colère contre les reporters de terrains, qui ne sont pas des éditorialistes, qui ne donnent pas leur opinion, ils font juste leur travail de reporter. Ils montrent, ils décrivent. C'est d'autant plus lâche que de s'attaquer à ces personnes là. Après je trouve que c'est extrêmement inquiétant que de s'attaquer à la presse sachant que si la presse ne relaie pas les actions des Gilets Jaunes, ils les accuseront d'être boycottés... Lorsque l'on s'attaque à la presse, c'est le signe d'un pays qui va mal, d'une démocratie un peu malade. Honnêtement c'est très lâche de s'attaquer à un reporter sur le terrain qui en est à sa 6ème heure de direct sur les Champs Élysées.

Vous êtes originaires de Limoges. Les journalistes sont-ils déconnectés de la vie des français comme certains le disent et Pourquoi ?

Déconnectés non ! Je ne pense pas qu'il y ait une déconnexion. Il y a des réalités qui sont plus difficiles à voir depuis Paris. Paris est une bulle où l'on vit bien. Nous sommes dans une autre réalité, c'est une certitude. Mais beaucoup de journalistes en régions, heureusement qu'ils sont là, notamment ceux du service public de France 3 qui aujourd'hui sont en sursis. Ils font très bien leur travail. Là encore, le couplet disant que les journalistes sont déconnectés c'est faux.

Dans votre livre, vous dénoncez le fonctionnement de la vie parlementaire, pas compatible avec le « nouveau monde ». Faut-il tout remettre à plat ?

C'est la question qui se pose depuis plusieurs jours. On parle de dissolution de l'Assemblée. C'est une façon de remettre à plat. D'autres politiques, en off disent que la cinquième République est en train de se terminer, que l'on vit la fin d'un cycle, et qu'il faut repenser les institutions en ajoutant de la proportionnelle... Une chose est sûre c'est qu'avec le taux d'abstention avec lequel ont été élus les parlementaires, c'est pas illégitime de se poser la question de la représentativité de l'Assemblée Nationale. Après que signifie tout remettre à plat ? Doit-on changer de régime ? Passer à une sixième République ? Alors, il y en a qui le propose, mais que fait-on ? Faut-il que de la proportionnelle ? Faut-il une Assemblée constituante ? Faut-il créer une troisième chambre ? Je pense que nous gagnerons de redonner la parole au peuple. Est ce que cela passe par une dissolution, par un référendum, par de la proportionnelle ? Peut-être un petit peu de tout cela !

Hier matin, sur le plateau de Morandini Live, la député En Marche Elise Fajgeles avouait ne pas connaître le montant du SMIC. Est ce une illustration de ce que vous évoquez dans votre livre ?

Oui ! Ce genre de scène télévisée c'est odieux. C'est hallucinant. Cette scène là explique toute la séquence politique que nous sommes en train de vivre. Une députée qui ne connaît pas le montant du SMIC, je ne dis pas de tout connaître, que l'on ne connaisse pas le prix d'un porte avion nucléaire comme le demande parfois Bourdin, cela ne me choque pas plus que cela. Mais qu'une parlementaire élue de la République ne connaisse pas le prix du SMIC, c'est gravissime. Comment ne pas comprendre la colère des Gilets Jaunes qui ont quitté le plateau lorsque la députée affirme « vous me posez une colle ! ». Nous ne vivons pas dans le même monde.

Selon vous, que retiendra l'Histoire du quinquennat Macron ?

Il reste 4 ans ! Nous pouvons nous attendre à beaucoup de dossiers. Mais l’essoufflement d'un système politique sûrement ! Un coup politique, je ne le nie pas. Emmanuel Macron a contribué à renouveler, à remettre en question beaucoup de partis traditionnels qui avaient des tords et qui fonctionnaient pas très bien. Il faut quand même voir par quoi cela a été remplacé... Et nous retiendrons ce système à bout de souffle. La cinquième République est je pense en train de gentiment s'éteindre. Malheureusement elle s'éteint dans la violence avec les casseurs, que je ne met pas dans le même panier que les Gilets Jaunes. J'ai pu rencontré des Gilets Jaunes à Limoges pacifistes, déterminés et heureux ! Ils ont des revendications légitimes. Mais j'ai peur que cela se termine dans la violence. Cela ne fait pas du bien à nos institutions, ni à notre République. Pour le moment il y a beaucoup de violence. C'est inquiétant lorsque l'on brûle une sous préfecture. C'est révélateur d'une exaspération incroyable de tout un système politique. Ce sont des symboles du pouvoirs auxquels ils s'attaquent. L'Arc de Triomphe, les préfectures, les radars, les péages d'autoroutes, les centres d'impôts, c'est à tous ces symboles qu'ils s'attaquent. Cela remet profondément en question tout le système de la cinquième dans lequel nous sommes en train de vivre. C'est un grands bouleversement. Il faut savoir y répondre avec détermination mais avec calme aussi. Il faut savoir apaiser les choses. Lorsque l'on jette de l'huile sur le feu, même involontairement « vous me posez une colle, je ne connais pas le prix du SMIC », ce n'est pas acceptable et ce n'est pas au niveau.

Dans votre livre, il y a un chapitre qui s'appelle « Com' en couac », et justement ces couacs se multiplient (Macron qui parle du G20 en Argentine pendant les violences à Paris, Christophe Castaner qui arrive en hélicoptère à un péage vandalisé) finalement n'y a t-il pas un problème de communication alors qu'ils semblaient expert en la matière ?

Oui et c'est ce que je dis dans le livre. C'est ce que Emmanuel Macron n'a pas compris. Une bonne équipe de campagne et ils ont fait une très belle campagne objectivement, ne fait pas une bonne équipe à l'Elysée. Parce que nous sommes passés du moment où il était candidat au moment où il représentait une nation toute entière donc il y a le poids des choses. Là les ballons et les autocollants c'est fini ! Je pensais qu'ils s'étaient réveillés au mois de septembre car Emmanuel Macron a réorganisé sa communication, Bruno Roger-Petit a failli partir avant d'être mis sur la touche. Je pensais donc qu'ils avaient compris. Et en fait, nous nous rendons compte que pas du tout ! Christophe Castaner en hélicoptère c'est une erreur de débutant, Emmanuel Macron qui est en Argentine et qui parle du G20... sur les chaînes d'informations, il y a Macron à droite qui parle du G20 et à gauche il y a les images des émeutes en plein Paris... c'est surréaliste. Tout cela me fait dire que la leçon n'a pas été retenue. Il reste encore quatre ans. Au bout d'un an, il faut se rendre compte des troubles que nous sommes en train de vivre. Alors soit il y a un changement de braquet incroyable soit ils continuent comme ainsi et cela va être grave. Donc oui la communication lorsque l'on est en campagne ce ne doit pas être pareil que lorsque l'on est à l’Élysée. Il faut changer de dimension et passer de candidat à Président de la République, d'homme politique à chef d’État, un rôle qui représente toute la nation. Seulement là on est garant de la stabilité de la nation et successeur de De Gaulle, c'est autre chose !

Après 4 années à Valeurs Actuelles, vous avez quitté l'hebdomadaire. Pourquoi ce choix ?

On m'a proposé une autre très belle aventure à La Lettre de l'Expansion. Je l'ai accepté. Quatre années dans un hebdomadaire c'est bien.

Justement, La Lettre de l'Expansion, est un média très peu connu du grand public c'est un challenge motivant ?

Oui, nous avons beaucoup d'objectifs à tenir. Nous sommes une presse lue par « les décideurs » même si je n'aime pas trop ce mot, donc le milieu économique et politique. C'est un challenge de se faire connaître et de gagner de nouveaux abonnés. Il faut aussi légérement retravailler la ligne éditoriale. C'est un très beau défi, très prenant et très excitant.

Enfin, l'année dernière nous vous voyons à l'antenne de CNEWS, qu'est ce que cela vous a apporté et est-ce que vous aimeriez refaire de l'antenne ?

Oui, j'adorerai refaire de l'antenne dans un service politique, surtout sur le terrain. CNEWS m'a apporté. Humainement j'ai rencontré des personnes extraordinaires, des journalistes, des reporters, des JRI passionnés par leur métier, qui avec les moyens mis à disposition font énormément de choses et qui sont des journalistes chevronnés. Lorsqu'ils tiennent la caméra, ils arrivent à faire parler l'image. Comme à Valeurs Actuelles, je préfère retenir le positif.

Crédit photo : REA / H DE OLIVEIRA

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